Comprendre les instruments pour écrire mieux
En discutant avec différents compositeurs, je me suis rendu compte qu'une des lacunes importantes qu'ont les compositeurs concerne la connaissance des instruments de musique et de leur histoire. C'est pour moi en retraçant l'évolution des instruments au fil du temps, le contexte de leur création et de leur utilisation, que l'on arrive à comprendre leur caractère.
Chaque famille d'instrument a une histoire propre et singulière qui a mené à une "sélection naturelle" au fil des siècles par rapport aux caractéristiques attendues pour leur usage. Je vais comparer ci-dessous l'histoire des flûtes à celle des cuivres pour se faire une idée. J'écrirai un prochain article sur d'autres familles.
Les flûtes
Cette famille regroupe tous les instruments dont le son est émis à l'aide d'un biseau qui "coupe" le flux d'air et le met ainsi en vibration. Il regroupe donc les flûtes à bec, les flûtes traversières, mais aussi les flûtes de pan, les ocarinas ou les flûtes à nez et autres sifflets.On trouve des traces de flûtes taillées dans des os qui remontent à la préhistoire. L'évolution de l'instrument lui a permis de jouer plus de notes, avec une hauteur de plus en plus précise, en permettant au "musicien" de contrôler la longueur du tube et donc la hauteur de la note. On l'associe à l'instrument rustique des bergers ... mais qu'en est-il ?
Pendant l'antiquité, en Mésopotamie et en Égypte, des flûtes en os ou en roseau accompagnent rituels funéraires et cérémonies religieuses, jouées par des musiciens professionnels souvent attachés aux temples.
Plus tard, au moyen-âge (où l'on voit cohabiter flûte traversière et flûte à bec), les jongleurs et ménestrels itinérants en jouent dans les cours et sur les places publiques. La flûte à bec est aussi associée à la musique sacrée dans les monastères, bien que les instruments à cordes dominent la liturgie.
Dès la fin du XVème siècle, La flûte à bec connaît son âge d'or. Elle s'intègre dans les consorts (ensembles de flûtes de différentes tailles) dans les cours aristocratiques. La flûte traversière, prisée pour son timbre plus puissant, est adoptée par la noblesse allemande et française, et conquiert progressivement la musique polyphonique profane.
À partir du milieu XVIIème siècle, La flûte traversière supplante la flûte à bec dans les cercles savants. Bach, Telemann, Haendel lui consacrent des sonates et concertos. Elle est étroitement liée aux cours royales (pour l'anecdote, Frédéric II de Prusse en aurait joué). La flûte à bec reste toutefois présente chez Bach pour des effets pastoraux ou évocateurs.
Au XVIIIème siècle, Mozart, puis les romantiques confient à la flûte traversière des rôles orchestraux lyriques. Elle devient un instrument de concert à part entière, jouée par des virtuoses professionnels dans les grandes salles bourgeoises. Au XIXème siècle, elle est perfectionnée par Theobald Böhm qui lui ajoute les mécanismes à clé que nous lui connaissons aujourd'hui. L'instrument a gagné en puissance et en précision.
Sa puissance relativement limitée lui ferme au début du XXème siècle les portes du jazz pour un temps, mais elle se réinvente et les techniques de jeu innovantes (flutter-tonguing, overblow, beatboxing, ...) la remettent sur le devant de la scène.
Les cuivres
Les cuivres naissent dans l'antiquité comme instruments de signal et de guerre sur tout le pourtour méditerranéen. Ils ont donc besoin de puissance pour être entendus sur le champ de bataille. Les Hébreux soufflent dans le shofar (corne de bélier) lors des rituels religieux. En Égypte, des trompettes en bronze accompagnent les processions royales.Au Moyen Âge, les trompettes et olifants restent des instruments de cour et de guerre, joués par des hérauts au service des nobles. Ils annoncent les tournois, les cortèges royaux et les batailles. Leur usage est strictement codifié — seule la noblesse peut entretenir des trompettistes.
À la renaissance, les cuivres s'affinent et se diversifient. La saqueboute (ancêtre du trombone) et le cornet à bouquin intègrent la musique polyphonique sacrée et profane. Les guildes de trompettistes sont des corporations puissantes, jalouses de leurs privilèges.
Au XVIIème siècle, la trompette naturelle atteint son apogée chez Bach et Haendel, jouée par des virtuoses capables d'atteindre des registres aigus vertigineux. Elle reste toutefois un instrument d'ordonnance de référence.
Il faut attendre l'invention du piston au XIXe siècle, pour que trompette, cor et trombone deviennent pleinement chromatiques et s'imposent dans l'orchestre symphonique de Beethoven à Brahms. Wagner leur confie des rôles héroïques ; il invente même le tuba wagnérien. Berlioz et Mahler exploitent leur puissance pour des effets épiques ou funèbres.
À partir du XXème siècle, le jazz révolutionne leur usage : Louis Armstrong et Miles Davis font de la trompette un instrument de soliste expressif et lyrique. Le trombone s'impose dans le big band. La brass band britannique démocratise les cuivres dans les milieux ouvriers. Aujourd'hui, du hip-hop aux fanfares balkanique, ils traversent tous les genres populaires.
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